Considéré comme une figure majeure du cinéma d’auteur français, Jean Eustache a pourtant eu du mal à résister aux épreuves du temps dans la mémoire collective. Et pour cause : son oeuvre est longtemps restée invisible pour le commun des cinéphiles. Grâce à Carlotta et sa restauration soignée, il est maintenant possible de découvrir l’intégralité des trésors qui s’y cachent.
Grand ami des artistes de la Nouvelle Vague, ce n’est que tardivement que le réalisateur passe derrière la caméra. Alors que beaucoup considèrent Jean Eustache pour La Maman et la Putain, il est essentiel d’explorer en profondeur la forêt cachée par l’arbre. Une forêt qui respire l’innovation et l’introspection, tout en mettant en valeur l’amour et ses désillusions.Enfin accessible en DVD et Blu-ray, et dans une qualité d’image irréprochable, il est plus que temps de découvrir cette filmographie. Presque autobiographique, elle frappe fort, comme si elle voulait réveiller un mort. On retrouve dans ce coffret les métrages suivants :
Du côté de Robinson (1963)
Daniel et Jackson sont deux amis qui ont du temps à perdre et des femmes à conquérir. Lorsqu’ils repèrent une « souris », les deux hommes à l’humeur féline commencent leur chasse. Du côté de Robinson est le premier métrage de Jean Eustache et sert d’introduction à l’univers du réalisateur. Même si la durée ne permet pas aux personnages de respirer, ni aux spectateurs d’être trop concernés, le film s’imbrique étonnamment bien dans ce que nous pouvons voir de mieux dans la Nouvelle Vague.Daniel et Jackson sont le mauvais mélange d’un Jean-Paul Belmondo dans À bout de souffle de Godard et d’un Philippe Noiret dans La Pointe courte de Varda. Eustache met en lumière le mépris issu de leurs comportements sexistes, afin de les rendre méprisables à leur tour. La caméra est légère et baladeuse, tout comme les personnages qu’elle cible. Et l’indifférence de leurs actes, mêlée à leur ennui, crée une ambiance rêveuse et gênante.
La Maman et la Putain (1973)
La Maman et la Putain est le seul film de Jean Eustache à avoir remporté le prix spécial du jury au Festival de Cannes 1973. À travers le personnage d’Alexandre, Eustache explore un récit autobiographique et intimiste. À ce stade de sa carrière, son expérience se reflète dans cette œuvre imposante de 3h40. Les dialogues sont mieux écrits et la narration est plus posée, voire contemplative. Tout se joue dans le détail. Chaque personnage nous invite à entrer dans leurs appartements, à partager leurs moments. Par exemple, la musique, intégrée à la narration, ne démarre que si l’un des personnages le décide. Nous savourons chaque plaisir partagé, comme si nous faisions partie de ce trio.Cependant, malgré ses qualités, La Maman et la Putain peut déstabiliser par son jeu d’acteur. Eustache ne tolérant pas l’improvisation, les premières minutes peuvent sembler longues avant que l’immersion ne s’installe pleinement. Le style eustachien étant très bavard, il ne faut pas non plus avoir du mal avec l’écriture verbeuse des dialogues de la Nouvelle Vague.
La Rosière de Pessac (1968)
Ce n’est plus un secret : Jean Eustache aime partager les moments importants de sa vie, ainsi que tous les lieux qu’il a fréquentés par le passé. Pessac, sa ville natale, fait l’objet d’un documentaire touchant et profondément intimiste. Dans ce film, les habitants occupent le rôle principal, et la politique se transforme en poésie.Si l’on devait choisir une œuvre pour représenter les origines et les codes qui font le charme de l’univers eustachien, ce serait La Rosière de Pessac. Ce documentaire revitalisant évoque une douce nostalgie et semble scénarisé tant les situations fortuites s’enchaînent harmonieusement. Eustache en fera même un diptyque avec La Rosière de Pessac de 1979, mettant en lumière le mouvement du temps et la manière dont tout peut à la fois changer et rester identique. Un grand moment de cinéma et de vie.
Mes petites amoureuses (1974)
Mes petites amoureuses pourrait difficilement sortir aujourd’hui tant sa forme questionne. Eustache se remémore son enfance heureuse à la campagne chez sa grand-mère. À travers Daniel, il raconte ses interactions (plus ou moins) saines avec les filles, et la découverte de la vie adulte et professionnelle. Mais derrière cette histoire se cache une triste nostalgie, tant le film s’imbibe d’un hydrolat lacrymal. Coupant le quotidien vert campagne au profit de la dureté urbaine, conditionnant au passage les relations extra-amicales. En prenant en compte le caractère autobiographique du film, il est difficile de se réjouir pour Daniel, qui s’enferme dans un schéma de pensée douteux, et cela, malgré la douceur qui accompagne chaque projet du réalisateur.Mes petites amoureuses est, par conséquent, le film le plus important de sa filmographie. Il permet de ressentir une profonde empathie pour ce que nous dit Jean Eustache depuis ses débuts, et une compréhension limpide de sa vie.




